Le 20 janvier 2012 (retranscription de l’entretien)
Le sujet qu’on aborde est le suivant : comment l’énergie de la vie va-t-elle se concrétiser dans la matière ? Donc les notions d’invisible, de visible, et de tangible. Il y a également une notion de flou et de clair. Nous essaierons de nuancer entre la vie et la manifestation de la vie.
Pour cela, le premier exemple que je prendrai sera l’espoir et l’espérance, tout simplement parce que j’en ai un exemple récent, avec une personne en accompagnement. Il s’agit d’une dame, mariée avec un Marocain, et qui est en difficulté : elle est enceinte de quatre mois, et son mari veut retourner vivre au Maroc. Or, elle en a eu une première expérience ratée, et ce n’est pas possible pour elle de repartir au Maroc. Elle ne comprend pas que lui, ne puisse pas venir en France. Voilà grosso modo l’histoire.
Mais le sujet est plutôt de voir à quel point elle est en dépression, à quel point elle est mal, et à quel point tout ce qu’elle a mis en œuvre pour être heureuse, tous ses espoirs, s’effondrent. Ses espoirs sont liés à une projection du bonheur : elle a une image du bonheur, qu’elle poursuit, qui donne du sens à sa vie, et elle arrive à un moment donné où cette image ne tient pas la route, et même pas du tout, puisqu’elle le considère comme traitre, menteur… C’est une catastrophe.
Je lui démontre donc que sa valeur initiale, son désir initial de vie est certainement vrai, puisqu’il la maintient en vie, mais l’objet, le résultat qu’elle voudrait atteindre, l’amènent exactement au contraire de ce qu’elle espère. Cela l’amène à être mal, à être en dépression, et ça ne fonctionne pas.
J’ai donc essayé de sentir, chez elle, où est son énergie de vie, là où c’est juste et ajusté. Comment cette énergie de vie, manipulée par la peur de ne pas y arriver, permet justement de ne pas y arriver, paradoxalement ? C’est-à-dire que, du fait qu’elle ait peur de ne pas y arriver, elle projette rapidement une image à laquelle il faut qu’elle arrive, et du coup, ça ne marche pas. C’est là que je lui ai dit que c’est l’espoir qu’elle doit « mettre à la poubelle », vraiment « à la poubelle », et développer plutôt l’espérance. Cette énergie d’espérance est quelque chose qui nous permet de nous réveiller, de nous lever : c’est quelque chose qui est tout de suite vivant. Ce n’est pas quelque chose qui a une représentation. Cette espérance va avoir besoin (c’est presque incontournable), de se manifester dans des images, dans des choses, dans des projections, si l’on veut.
Simplement, cette projection, si je m’y attache, je suis fichu. Par contre, il est normal, maintenant, que cette énergie projette des images, projette des choses à atteindre. Mais si je deviens dépendant de ces choses à atteindre, alors je ne vais pas bien, car c’est cette dépendance qui va me rendre malheureux.
C’est là que, constamment, je dois revenir au présent, pour sentir cette énergie qui me prend, et qui cherche tout le temps (je ne sais pourquoi, mais c’est comme ça) une matière. Elle veut se concrétiser. Magnifique ! C’est impeccable ! Mais si je deviens dépendant de la concrétisation, là, je coagule ce vivant, et je ne me sens plus vivant, je me sens prisonnier. C’est comme si cette énergie de vie s’était coagulée dans l’objet. Je deviens l’objet coagulé. Et là, je ne peux pas être heureux, puisque je deviens quelque chose qui est figé.
Ceci nous permet d’aborder, en outre, la notion de figement. Une notion, pour remonter bien plus en amont, qui est au niveau de l’énergie. Là, je bouge, je parle, il y a des sons, des mouvements, des lumières dans les yeux, il y a plein de choses. Tous ces mouvements-là, je ne sais pas d’où ils viennent. J’ai beau chercher la prise de courant, je ne l’ai pas trouvée. Je ne sais pas où est l’électricité. C’est bien quelque chose qui fait que mon cœur bat. Il y a un système électrique, donc d’énergie (électrique ou autre), qui fait que ce mouvement est possible.
Cela signifie que cette énergie ne démarre pas à la plante de mes pieds pour se finir au sommet de mon crâne. Puisque cette énergie tu l’as aussi, et que la plante qui est à côté l’a aussi… Puisqu’elle grandit, qu’elle bouge. Autrement, mais elle bouge. Et même les montagnes bougent. Autrement, mais elles bougent. La terre bouge, l’univers bouge.
Donc il y a bien une énergie qui est tout le temps présente. Et si l’on fait l’analogie avec ce que j’ai dit tout à l’heure, cette énergie est idiote. C’est-à-dire qu’elle n’a qu’une envie, c’est de se concrétiser. Oh ! Elle a trouvé un Yves-Pierre Coris, un Philippe Peyjou, elle a créé deux manifestations, deux objets de la vie. Et nous nous retrouvons prisonniers dans un objet de vie. Et tout notre mécanisme de toute la vie, c’est de reproduire constamment ça. On n’arrête pas de produire ça. Par analogie, nous sommes donc un objet de la vie.
Notre malheur, c’est que l’on va se confondre avec l’objet de la vie et ne devenir que ça. Et là, on devient complètement un ego : « moi je », « c’est moi qui décide », « c’est moi qui fait ça », « c’est moi qui », mais l’on ne perçoit pas que c’est la vie à travers notre spécificité d’objet, que nous sommes, qui fait des sons, des musiques, des décisions de tuer quelqu’un ou d’aimer quelqu’un. Et là, nous sommes donc une expression, une manifestation de la vie.
Quand on peut revenir à l’espérance plutôt qu’à l’espoir, c’est-à-dire à sentir cette énergie qui produit des objets, à ce moment-là, je ne suis plus seulement un objet de la vie : je participe à la vie. Et ce n’est même pas « je participe », c’est « la vie est la vie ». Et donc, il y a un mouvement de vie qui s’installe. L’objet du désir, de l’espérance (donc l’espoir), devient quelque chose qui fait partie de la vie tout le temps, ça n’en est plus séparé.
Il n’y a plus cet objet qui fait qu’il y a « toi et moi », séparés. Nous ne sommes plus séparés… La vie est une, voilà !
Et à ce moment-là effectivement, on va continuer exactement la même chose : la vie va avoir envie de faire des objets, des projets, des enfants, d’acheter une table, une maison, d’avoir sa piscine, sa voiture. Tout est pareil, sauf que l’on ne le vit pas pareil. C’est-à-dire que l’on se sent participant à la vie.
Et ça, c’est sympathique…
Alors, ça c’est le côté philosophique qui peut se percevoir. On verra les prochaines fois, à travers l’essence, ce que la vie nous a donné comme autres ouvertures dans cet objet. C’est-à-dire que, pour faire une analogie, l’objet n’est pas simplement un objet. Il est traversé par un souffle, donc il a des ouvertures par lesquelles on rentre et on sort. Le souffle entre et sort à l’intérieur, comme dans une flûte. Nous avons donc des ouvertures et c’est grâce à elles que nous allons sentir les courants d’air. On va sentir la vie circuler en nous.
On peut faire l’analogie, bien sûr, avec toutes les énergies chinoises ou analogues, où ces courants circulent partout. Et l’on a parfois, nous, fermé des endroits : on ne sent plus le courant circuler, donc l’énergie est bloquée. Et ce qui compte, c’est qu’elle circule.
Cela me donne envie de faire une analogie vraiment basique, simple. C’est qu’aujourd’hui, il y a deux types d’argent : celui qui circule et celui qui ne circule pas, qui est fermé énergétiquement, ou ouvert énergétiquement.
Celui qui est ouvert c’est un système d’échange, de partage qui nous permet de faire fonctionner. Celui qui est enfermé, quant à lui, est en train de pourrir. Par analogie, cela veut dire que nous sommes dans cette énergie-là. Ce n’est pas bon ou mauvais ! Puisque c’est la vie qui crée, de la même manière, de l’argent pourri ou non.
Tout cela nous montre que, si l’on commence à sentir, à devenir participant de la vie, à ce moment-là, on peut voir comment cet objet, ou même ce figement, en réalité, a toujours des ouvertures qui permettent que cela circule. On ne se sent plus victime de quelque chose. Même aujourd’hui, nous ne sommes pas victimes du système monétaire que nous avons. Ce système a fonctionné, il en est arrivé là. Il y a des fenêtres qui sont en train de se casser parce qu’on a envie de faire entrer l’énergie dedans. Donc ça va bouger, je ne sais pas comment, mais ça va bouger ! Puisque c’est en train de bouger.
La vie cherche tout le temps son expression et n’arrête pas de bouger son expression. Elle va donc créer encore d’autres formes de vie. Et notre devoir n’est pas de vouloir maintenir quelque chose, parce qu’alors, on est déphasé par rapport à la vie. Ça, c’est plutôt l’approche mentale, notre mental qui voudrait autre chose, qui est donc plus lié à la peur.
Mais c’est d’adhérer à ce processus-là en disant : « OK, on y va ». Et donc il y a un problème : « comment on fait ? ». Et là, notre mental se met au service de la vie : « comment fait-on pour traiter ça ? ». On n’est plus dans « ça devrait être comme si », « il ne faudrait pas que… », Non ! C’est simplement : « il y a un problème, comment je le traite ? ». Et là, on est dans le présent, au service de ce qui se passe maintenant. Et notre mental nous a été donné par la vie, donc c’est impeccable.
Comme pour espoir-espérance, on peut aussi prendre l’exemple désir-objet de désir, et parler de quelque chose de basique : la sexualité. Je vais parler en tant qu’homme, pas en tant que femme (je ne peux pas en parler) : il y a une énergie qui monte en nous, qui fait battre le cœur plus fort, qui fait que le sexe entre en érection. Il y a cette énergie-là.
Et l’on a comme un besoin, qui monte, d’assouvir cette énergie. C’est tellement fort que cela pourrait être insupportable si elle durait trop longtemps. On aimerait que cela dure parce que c’est tellement bon, et en même temps la vie veut éjaculer. C’est-à-dire trouver sa matière, une matière d’éjaculation qui va éjaculer dans un vagin, qui va ensemencer des ovules et qui va grossir. Et donc on voit bien que cette montée d’énergie, ça atterrit. Et à partir de là, ça déclenche autre chose qui va ensemencer l’ovule, qui gonfle, gonfle, et au bout de 9 mois, cela sort dehors, cela atterrit. On a un enfant identifié, reconnu. « Vos papiers s’il vous plait ! »… Mais c’est ça ! Il a un prénom, il existe. Ça y est ! Il est matière, il est identifié, il est reconnu. Ça y est, c’est un objet !
A partir de là, il est devenu objet avec les autres objets autour… Et on va lui faire faire des objets. Il sera dentiste, ou autre. Il devient objet de projection. C’est comme ça ! Il va rentrer dans un système. C’est la vie qui fabrique tout ça, et c’est ça qui est intéressant : c’est que ce n’est pas mal, c’est la vie. La vie a besoin de fabriquer des choses, comme ça. Probablement, y compris de n’importe quel type, sans jugement : ce n’est pas bien ou mal, elle a besoin de fabriquer des choses.
Je reviens à cette énergie du désir et du sexe par exemple : si l’on s’arrête à ce niveau-là, il existe des démarches, justement, pour retenir l’éjaculation. C’est-à-dire pour avoir le temps de sentir ce qu’est cette énergie qui circule. C’est une démarche que l’on retrouve dans le yoga tantrique, dans le tantra. Dans ce rapport sexuel, il y a quelque chose qui attend, qui attend, qui attend, qui dure et dure. Et là, c’est comme si toutes les portes s’ouvraient, que toute l’énergie circulait dedans.
Et dès qu’il y a éjaculation, le système, l’énergie, a fini son travail. Cela ouvre sur une autre énergie… Et nous, ce qui nous manque, c’est de savoir que l’on est énergie, et que l’on n’est pas un objet. Il est intéressant d’aller dans cet espace-là, goûter cette énergie. Et les conséquences naturelles sont des objets. Et c’est OK ! Après on n’aura même plus besoin de se retenir. On n’a pas besoin de faire ça. Ça, c’est une pratique pour découvrir qu’il y a ça.
Mais une fois que l’on a ça, quand on éjacule, c’est de la vie. Quand on est fatigué, que l’on dort, c’est de la vie, etc. Donc ce n’est que de la vie et l’on est au sein même de l’énergie. Et là, on est quelqu’un d’ordinaire… J’espère… C’est sympathique. Voilà un premier petit voyage.
Maintenant, on va faire une analogie avec l’entreprise. On a déjà échangé sur le « comment » et le « quoi ». Le « comment », ce sont des articulations et des liens qui se font, qui sont la vie du moment, orientés vers quelque chose. C’est orienté vers un objectif. Cet objectif va permettre de faire des liens et d’articuler les éléments ensemble : quand on prépare à manger, l’objectif c’est un repas. L’objectif va orienter la vie. La vie fabrique des objets et l’objet oriente la vie.
Et nous, nous les voyons séparés, comme si la vie faisait, et que, tout d’un coup, atterrisse un objet. Mais l’objet est déjà probablement là, dans la vie : c’est en même temps, en quelque sorte. Et ce que l’on voit dans le management par exemple, c’est que l’on se crée un objectif. On dit : « Ah oui ! Pour atteindre cet objectif, voilà comment nous allons faire ».
Alors que le « comment » et le « quoi », si l’on imagine qu’ils sont dans le même instant, ils ne sont que des éléments de la vie. Un objectif dans l’entreprise, il est utile maintenant. Il est maintenant, il nous aide maintenant, il permet l’articulation maintenant. Donc il aide à ça et fait partie du processus de maintenant. Le « quoi » fait donc partie du « comment ».
Et d’ailleurs, on le voit bien, puisqu’une activité est bourrée d’étapes de réalisation intermédiaires. Éplucher la pomme la terre = pomme de terre épluchée. Couper la pomme de terre = pomme de terre coupée. Frire la pomme de terre = pomme de terre frite. Cela avance de réalisation en réalisation. Et l’on pourrait certainement le décomposer en actions microscopiques. Donc finalement, entre ce « quoi » et « comment », il n’y a pas de différence. Il y a, dans tous ces petits « quoi », qu’ils soient des molécules microscopiques ou de grandes activités de fabrication de voitures, ou tout ce que l’on veut, un lien qui passe à travers tout ça : c’est le vivant, c’est le « comment ».
Et c’est le même qui passe à travers notre corps, qui passe à travers les plantes, qui passe à travers la terre. On est donc bien dans quelque chose qui est la vie. Et c’est pour cela que l’énergie de vie dans les manifestations, oui, c’est ça le thème. Où est-elle dans les manifestations ? Mais la manifestation, c’est de la vie, c’est de l’énergie aussi. Même lorsque nous voyons quelque chose de figé. Et on le sait aujourd’hui avec la mécanique quantique, puisqu’avec un objet figé, si l’on va au fin fond du détail, on rencontre le vide. Il n’y a rien ! Mais ce n’est pas rien, quand il n’y a rien. Il y a une énergie infinie, il n’y a que du « comment », que du lien, mais qui est une force. Et cela nous donne cette matière.
La matière n’est faite que de relations. C’est perturbant, voilà c’est ce que j’en ai compris, parce que je ne suis pas du tout expert du domaine, on est bien d’accord. Mais en tout cas, je me souviens d’un exemple que j’avais lu dans une revue, où l’on disait que lorsqu’ils enlevaient toutes les particules, qu’ils faisaient le vide complet, il restait une énergie, et ils l’avaient nommée comme ça : l’énergie du lien entre les particules. Ils ne pouvaient pas enlever les liens qu’il y avait entre les particules.
Par contre, il est possible d’enlever les particules. Ce n’est pas mal quand même ! C’est comme si les « quoi » pouvaient disparaître, mais que les liens ne pouvaient jamais disparaître. Finalement, toutes les molécules de la vie, quelles qu’elles soient, énormes ou microscopiques, sont toutes agencées par la vie donc par un courant d’énergie. C’est cela que l’on peut appeler l’énergie.
Et cette énergie-là, il n’y en n’a pas une rouge, une bleue, une verte… sauf si elle passe à travers un prisme. L’individu peut être un prisme : « moi, je donne des couleurs rouges ; toi, tu en donnes des vertes. Et quand on se réunit, oh, c’est joli le mélange des deux couleurs ! On peut faire de jolis dessins ». Et donc on s’associe bien. Et parfois, on s’associe mal. Mais ce n’est pas mal, c’est parce que simplement, nous sommes deux prismes différents. On a deux directions, deux sens de vie différents.
De ce fait, c’est difficile. Là, je fais encore un voyage qui m’amène au paradoxe. Parce que je pourrais séparer les choses, en disant : « on a parlé de la peur, du figement, du clan. Ça, ce n’est pas bien ! Par contre, ce qui est bien, c’est l’équipe ».
Oui et non… Pour moi aujourd’hui, l’équipe est une préférence, aller dans le même sens est une préférence. Globalement, c’est quelque chose qui me parle. Mais du coup, si je fonctionne par exclusion de quelque chose, cela voudrait dire que l’un est de la vie, et l’autre n’en est pas. Je ne peux plus dire ça !
Cela devient intéressant, parce que cela peut enlever, en tout cas concrètement, le système d’évaluation sur les choses, de bien ou de mal. Plutôt que dire « là, c’est un clan ; il est figé », c’est plutôt dire « moi, en tant que manifestation de la vie, en quoi suis-je associé à cela ? ».
Cela peut mettre en douleur, en souffrance. Du coup, cette souffrance-là, il se trouve que cela se passe pour moi. La vie m’a amené devant ça et donc cela me donne envie de réagir : je suis traversé par un désir de réaction. Alors je réagis ! Et je vais dire « non, non, vous avez complètement faux, ce sont des conneries ! ». Et je vais juger. Oui, je peux ! A condition que je ne me prenne pas pour le juge. Mais c’est plutôt une réaction vivante par rapport à quelque chose. Et là c’est OK, mais je ne peux pas dire : « c’est mal ce que vous faites », au fond de moi. Parce que je perçois que c’est la vie. Donc je deviens un vrai acteur de la vie. Je joue le jeu de la vie. Je ne joue pas mon jeu pour moi, je joue le jeu de la vie, et pour moi aussi bien sûr.
C’est ça un peu la difficulté à chaque fois, c’est que finalement, une fois que l’on a fait ce voyage, on n’a plus grand-chose à dire… C’est toujours le piège, on n’en finit pas. Au bout du compte, une fois que l’on a parlé, on arrive au silence. Donc je crois que l’on va arrêter là pour cette fois-ci.
Yves Pierre CORIS